12 Août 1812 : L'autre retraite.

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jacknap1948
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12 Août 1812 : L'autre retraite.

Messagepar jacknap1948 » Sam Août 12, 2017 12:27 pm

12 Août 1812 : L'autre retraite.


La gigantesque retraite de Russie par sa démesure occulte une autre retraite méconnue de l'armée française : l'évacuation de Madrid le 12 aout 1812 après la défaite du Maréchal Marmont à la bataille des Aparilles.

Ici le soleil, la chaleur, la soif, la poussière, la faim et la fatigue sèment la mort aussi bien qu'en Russie.

La relation de l'exode est tirée du général Hugo, fameux père de son Misérable rejeton, qui était chargé de la protection d'un immense convoi de 20.000 militaires, 20.000 civils français ou espagnols et environ 20.000 trainards, évacuant à la hâte l'éphémère capitale du frérot et poursuivis de loin par l'armée Anglo-espagnole du futur retranché de Waterloo.

On vit alors sortir de Madrid (le 12 août 1812), avec les troupes sous mes ordres, qui formèrent leur escorte jusqu'à Aranjuez, une quantité considérable de familles espagnoles et françaises.

Le nombre de voitures, charrettes, fourgons, tartanes, qui arrivèrent avec moi dans le royaume de Valence, après que j'eus repris à Almanza, du général d'Armagnac appelé à un autre commandement, celui de ce grand convoi, montait à 2.537 ; celui des individus étrangers à l'armée passait vingt mille, et d'après le recensement général, fait à Alberique par ordre de M. le maréchal Suchet, il s'en trouvait un pareil nombre en voitures, ou monté sur des ânes, des chevaux et des mulets.

Dans sa retraite sur Valence, cet immense convoi n'eut heureusement à suivre qu'une grande route large et magnifiquement construite.

Les voitures, partagées en plusieurs divisions appuyées chacune de quelques troupes, marchaient constamment sur deux lignes de chaque côté de la route.

La première division était composée d'une quarantaine de carrosses appartenant au Roi, des équipages de ses ministres et des officiers de sa maison.

Chaque autre division comprenait quatre ou cinq cent voitures et telle était l'étendue de terrain occupée par la double file des chevaux de trait et des charrois que la première division arrivait au lieu où elle devait passer la nuit à venir alors que la dernière sortait à peine du lieu où le convoi avait bivouaqué la nuit précédente.

Le convoi ne fut inquiété ni par les anglais, ni par les guérillas espagnoles, le pont d'Aranjuez ayant été coupé arrêta l'armée Anglo-portugaise qui voulaient tenter la poursuite.

L'escorte était composée des brigades de la Garde du roi Joseph marchant sur les flans à une ou deux lieues de la route, des régiments espagnols et plusieurs corps français : elle se montait à vingt et quelques mille hommes, cette escorte eu beaucoup à souffrir de la chaleur et du manque d'eau.

Nous marchâmes pendant huit jours entiers, depuis la Provencia jusqu'à Fuente de la Higuera ( 40 lieues de France), sans rencontrer aucun ruisseau, le petit nombre de puits placés dans les villages de la route étaient bientôt à sec, par suite du grand nombre de chevaux et de bêtes de traits et de somme que nous conduisions avec nous.

Il fallait quelquefois s'écarter à deux ou trois lieues de la route, pour aller dans quelques villages hors des communications, remplir d'eau les outres nécessaires aux hommes et aux chevaux.

Un autre inconvénient résultait de l'excès de la chaleur : la poix qui garnit l'intérieur des peaux de bouc était devenue liquide et se mêlait à la boisson.

Au milieu du jour et dans certains bas-fonds abrités et exposés au midi la chaleur s'élevait à quarante degrés.

Nous voyagions au mois d'août sur le plateau de la Manche le plus élevé et le plus sec des Espagnes.

Pendant une longue marche du côté de Bonete, plusieurs soldats succombaient à la soif qui les dévorait, on les vit se reposer sur les bords du chemin, s'étendre sur le dos et périr dans les convulsions d'un rire effroyable, aux yeux de leurs camarades désespérés.

Ce qui contribuait à augmenter la soif, c'était le nuage de poussière élevé par la marche du convoi, ce nuage de quelques lieues de longueur, d'une demi-lieue de largeur et d'une hauteur considérable, s’apercevait à plusieurs lieues de distance.

Cette poussière impalpable et corrosive pénétrait, malgré toutes les précautions, jusque dans les voitures les mieux fermées ; elle aveuglait les cavaliers et les fantassins, s'attachait au palais, desséchait la langue et attaquant la poitrine occasionnait une toux violente et douloureuse.

Quand le convoi, ayant dépassé les frontières de la province de Tolède, arriva dans la province de Cuence et dans le royaume de Murcie, on trouva des vignes aux environs de la route.

Les soldats, attirés par la saveur acide des grappes qui apaisait momentanément la soif, se précipitèrent avec avidité sur le raisin qui n'était pas encore mûr, et bientôt un grand nombre d'entre eux fut atteints de la dysenterie.

Les plaines immenses de la Manche peu peuplés, privés d'eau et de verdure, ressemblent aux steppes de l'Ukraine ou des grands plateaux de la Tartarie.

Le convoi offrait aussi plutôt l'image de la migration d'un peuple entier que celle de la retraite d'une armée régulière, les officiers sans troupes, les employés des administrations françaises, les commis des différents ministères espagnols, des femmes, des enfants, en voiture, à cheval, sur des ânes, sur des mulets, tous les rangs, tous les états s'y trouvaient réunis.

Ceux qui voyageaient en voiture couchaient dedans, les maisons des villes pouvaient à peine suffire au logement du Roi Joseph et de l'état-major général, les autres bivouaquaient.

Heureux ceux qui s'étaient munis de provisions car dans sa lente marche le convoi, pareil à une nuée de sauterelles, dévastait tout le pays où il passait.

Les habitants fuyaient à son approche, laissant leurs maisons désertes et vides de toutes provisions, quelques uns, connaissant les souffrances que la soif causaient aux français, empoisonnaient dans leur féroce patriotisme, les puits de leurs maisons avec du fumier ou des cadavres d'animaux, d'autres détruisaient par le feu les dépôts de fourrages et les récoltes, un pain était devenu un objet rare, un verre d'eau un cadeau précieux.

Pendant les premiers jours de la marche, la chaleur était si forte que chacun avait le visage et les mains couvertes de cloches et de gerçures, comme si ils avaient été exposés au feu ardent d'une fournaise.

Quelques personnes eurent recours à un moyen ingénieux pour éviter l'ardeur cuisante du soleil : profitant de la propriété qu'ont les surfaces blanches de réfléchir et de repousser les rayons solaires, elles s'étaient fait des capuchons en papier blancs qui placés et retenus sous la forme du chapeau donnait de l'ombre au visage.

Leur exemple eux des imitateurs et le roi Joseph lui même ne dédaigna pas ce moyen sûr et simple de diminuer la chaleur.

Au commencement de la retraite tout le monde paraissait abattu par tant de fatigues, mais bientôt on se familiarisa avec les incommodités du voyage. L'esprit français reprit le dessus, retrouva sa gaité avec ses espérances et le chemin entamé dans un silence taciturne fut achevé au milieu des chansons […]

Pour que notre voyage ressemblât encore davantage aux migrations des peuples d'Asie, des femmes accouchèrent pendant le trajet, à Carroal de Almaguer, la duchesse de Cotadilla, épouse du capitaine général de la Garde du Roi Joseph, mit au monde un enfant qui naquit pendant que, réfugiée dans sa voiture, sa mère entendait tranquillement les balles siffler autour d'elle.

Un détachement de dragons et plusieurs grenadiers venaient de prendre querelle sur la place de Corral à l'occasion de quelques mesures de vin, et vidaient leur différend à coups de fusil.

Arrivé à Albacete, et menacé par l'artillerie du fortin de Chinchillia qui plonge sur la route de Valence, le convoi du quitter le chemin tracé et s'engager dans les terres pour tourner, hors de la portée des cannons, ce château qui pouvait si ses batteries l'eussent atteint lui faire beaucoup de mal.

Enfin après douze à quinze jours d'une marche pénible, nous atteignîmes à Fuente de la Higuera, la frontière du royaume de Valence.

On a vu, au commencement de ce chapitre, que j'avais pris le commandement du convoi à Almanza. Je fus chargé d'effectuer sa dispersion, cette opération eut lieu à Alberique, de l'autre côté du Jucar, et dura quelques jours, après lesquels je rejoignis S. M. à Valence. Je passai, à Alberique, une revue d'inspection des troupes au service du roi Joseph.

La désertion avait presque détruit les régiments composés d'Espagnols ; l'un d'eux, ne comptait plus que sept soldats sous les armes. Les débris de tous ces régiments, furent remis en un seul.

La brigade étrangère, se réduisit à un seul régiment composé du reste des régiments Royal-Étranger et Royal-Irlandais. Il conserva le nom de Royal-Étranger, et mon frère Louis pour colonel.

Des personnes qui gagnèrent Valence avec notre grand convoi, bien peu rentrèrent dans Madrid (1). Quelques-uns commençaient à craindre que les Français ne pussent pas se soutenir dans la Péninsule.

Plusieurs officiers-généraux, au service du roi Joseph, renvoyèrent leurs familles en France, et la plupart des employés des administrations y retournèrent également par la route de Saragosse et par celle de Barcelone.


(1) en effet l'armée française pénétrera quelques semaines plus tard dans Madrid et quelques officiels regagneront alors leurs palais.

Puis il faudra à nouveau évacuer en mai 1813 et le général Hugo sera à nouveau chargé de l'opération.

Cette fois le convoi sera plus petit (300 voitures) et la chaleur moins grande.

Mais le danger viendra des armées espagnoles et anglaises qui encercleront le convoi de toutes parts.

Le Général Hugo parviendra tout de même à sauver son convoi.


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